Il neige. 
Dans la petite maison sur le Saint-Laurent, tout sent encore l’orange autour de mon visage. Les bouts des doigts de mes mains portent cette odeur alors que je me déplace. Je vais jeter dans la poubelle les larges pelures écarlates - ces grands pétales de tulipes de Hollande si épais, si incurvés, si odorants, si lourds.
Je rince la soucoupe, le couteau, la tasse. J’essuie plus longuement mes doigts, si imprégnés du parfum du fruit que je viens de manger, sur le torchon de la cuisine. Je reviens à ce livre auquel je continue de songer avant d’en refermer les pages manuscrites. Je les tasse. Je me lève et je cherche une place où les glisser entre les partitions  qui sont sur le bois du long piano d’exercice Roland afin de ne plus avoir à le voir dans le jour.
Je ne désire plus rencontrer soudain ce travail de la nuit quand le soleil sera levé.
Je ne souhaite plus être hanté par ce que j’y ai dissimulé si patiemment.
Ombres que le jour disperse.
Stupeurs invraisemblables.
Douceurs qui sont inimaginables.

Pascal Quignard, il n’y a pas de place pour la mort

Les vies de Thérèse de Sébastien Lifshitz

Son museau apparut brusquement devant moi entre les bûches, et nous nous regardâmes un instant avec étonnement. C'était un incroyable matou pelé, galeux, couleur de marmelade d'oranges, aux oreilles en lambeaux et avec une de ces mines moustachues, patibulaires et renseignées que les vieux matons finissent par acquérir à force d'expériences riches et variées.
Il me regarda attentivement, après quoi, sans hésiter, il se mit à me lécher la figure.
Je n'avais aucune illusion sur les mobiles de cette soudaine affection.
J'avais encore des parcelles de gâteau au pavot répandues sur mes joues et mon menton, collées par mes larmes. Ces caresses étaient strictement intéressées. Mais cela m'était égal. La sensation de cette langue râpeuse et chaude sur mon visage me fit sourire de délice - je fermai les yeux et me laissai faire - pas plus à ce moment-là que plus tard, au cours de mon existence, je n'ai cherché savoir ce qu'il y avait, exactement, derrière les marques d'affection qu'on me prodiguait. Ce qui comptait, c'est qu'il y avait là un museau amical et une langue chaude et appliquée qui allait et venait sur ma figure avec toutes les apparences de la tendresse et de la compassion.
Il ne m'en faut pas davantage pour être heureux 
Lorsque le matou eut fini ses épanchements, je me sentis beaucoup mieux. Le monde offrait encore des possibilités et des amitiés qu'il n'était pas possible de négliger. Le chat se frottait à présent contre mon visage, en ronronnant. J'essayai d'imiter son ronron, et nous eûmes une pinte de bon temps, en ronronnant, tous les deux, à qui mieux mieux. Je ramassai les miettes du gâteau au fond de ma poche et les lui offris. Il se montra intéressé   et s'appuya contre mon nez, la queue raide.
Il me mordit l’oreille. Bref la  vie valait à nouveau la peine d'être vécue. Cinq minutes plus tard, je grimpais hors de mon édifice de bois et me dirigeais vers la maison, les mains dans les poches en sifflotant, le chat sur mes talons.
  j'ai toujours pensé depuis qu'il vaut mieux avoir quelques miettes de gâteau sur soi, dans la vie, si on veut être aimé d'une manière vraiment désintéressée. 

“JE FUS SAUVÉ PAR UN CHAT” DE ROMAIN GARY EXTRAIT DE "LA PROMESSE DE L’AUBE" (1960) 
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